Depuis qu'il a commencé sa carrière, la vie personnelle de RUFUS WAINWRIGHT a maintes fois pris le pas sur sa vie professionnelle.
L'artiste montréalais a d'abord dû entretenir les médias de sa relation avec ses parents artistes. Son homosexualité a ensuite
pris le dessus, pour finalement faire place à sa dépendance aux drogues. Pas mal pour un gars qui n'a pas encore 30 ans. Rassurez-vous,
l'exercice ne lui semble aucunement douloureux, bien au contraire.
Rufus Wainwright est installé sur une chaise de
bois branlante d'un café du Mile-End. Il nous cause depuis un bon 30 minutes, quelques heures seulement après être arrivé
à Montréal. Et comme d'habitude, après deux ou trois questions, il est devenu ce livre ouvert qu'on rencontre depuis sept
ou huit ans.
"Je n'ai jamais réussi à tirer cette ligne entre le professionnel et le privé, rigole-t-il. Faut croire que
je ne suis pas Madonna. En même temps, c'est sans doute ma mentalité très show-business qui me fait agir ainsi. Quand j'étais
jeune et que je lisais sur mes artistes préférés, je n'avais pas envie de connaître leur méthode de travail ou de tout apprendre
sur leur relation avec l'ingénieur de son. Je voulais tout savoir de leur style de vie. Maintenant que c'est moi qu'on questionne,
pourquoi agirais-je différemment? Vous voulez savoir qui je suis? Je vais vous le dire..."
C'est, à peu de choses près,
la méthode utilisée par Bono qui affirmait l'an dernier dans le magazine Rock & Folk avoir rapidement compris que les
journalistes et le public voulaient lire de bonnes histoires. Et qu'en donner était la meilleure manière de faire en sorte
que les médias continuent de s'intéresser au groupe. La différence, c'est que les histoires entourant Rufus Wainwright sont
nettement plus extrêmes. Pas convaincu que Bono ait joué de manière aussi hasardeuse avec la dope. Pas sûr non plus qu'il
soit aussi fragile, ni qu'il soit animé d'un besoin d'amour aussi viscéral... Ce cocktail de sentiments
et de substances
chimiques a bien failli avoir la peau de Wainwright. Pas surprenant qu'il considère Want One, son dernier disque, comme son
album de salut...
"Tout de suite après Poses (N.D.L.R.: son deuxième disque, paru en 2001), je suis parti en tournée
seul avec Tori Amos. C'était après le 11 septembre et les émotions étaient très intenses. C'est à ce moment que j'ai développé
une routine assez destructrice où je me foutais de ma santé. Ma réputation de party animal grandissait et j'avais l'impression
d'être accepté et aimé pour ça. Quand j'ai terminé la tournée, j'étais complètement brûlé et... totalement dépendant des drogues.
Je me suis installé à New York, me préparant à un autre été de fête et d'amour, mais ça ne s'est pas passé comme prévu.
"J'avais
essayé le crystal meth, mais là ça devenait une habitude hebdomadaire. Et lorsque j'en faisais, je disparaissais pendant trois
ou quatre jours. Mon style de vie bon vivant et jovial est rapidement devenu ennuyeux et désagréable pour les gens autour
de moi. C'est à ce moment que j'ai enregistré quelques trucs pour de la pré-production. Nous étions prêts à aller en studio
mais une force surnaturelle, Dieu ou je ne sais qui, m'a fait comprendre que je ne pouvais pas faire ce disque sans avoir
réglé mes problèmes personnels. Je suis donc parti en cure. Une cure majeure."
C'est donc à l'issue de cette thérapie
que le chanteur s'est attaqué à ses nouvelles chansons. Les États-Unis venaient de déclarer la guerre à l'Irak, et au lieu
de fréquenter le vice, Rufus se retrouvait au coeur des manifestations de protestation l'après-midi, dans des réunions d'ex-toxicomanes
le soir, pour ensuite conclure la journée en studio. Le changement draconien, quoi. "Want One m'a sauvé. Ce disque est ma
manière de dire que je ne serai jamais une victime de l'industrie. Ayant connu Elliott Smith (N.D.L.R.: suicide) et Jeff Buckley
(N.D.L.R.: noyade), et ayant côtoyé Courtney Love (N.D.L.R.: cause perdue), je peux juste dire que je ne veux pas me rendre
là. Bien sûr, les fêtes me manquent beaucoup. Et rien ne dit qu'elles ne se reproduiront pas. J'aime avoir le choix dans la
vie. Mais au moment où l'on se parle, j'aime mieux m'entourer de gens qui ont envie de changer le monde. Avec toutes ces guerres
et dans le contexte social actuel, il me semble que faire la fête n'est pas la plus grande idée. Au fait, c'est tout à fait
moi, ça: un gars d'extrêmes qui veut sauver le monde mais qui se détruit lui-même..."
Plaisir coupable
Pour le plaisir,
parce qu'on ne le fait jamais et parce que le sujet est un Montréalais ayant vue sur le jet-set hollywoodien, faisons exception
et potinons. Surtout qu'on soupçonne Rufus de ne pas lever le nez sur une belle et bonne histoire juteuse. Ce sera la dernière
fois dans Voir, c'est promis, mais ne gâchons pas notre plaisir: qui sont donc les partenaires favoris du musicien pour une
soirée réussie? "Attends, laisse-moi penser aux plus fous, répond-il spontanément. Michael Stipe est assez extraordinaire
dans le genre. Chaque fois que je vais à Athens, en Géorgie, nous passons une super belle soirée. Gus Van Sant et Joaquim
Pheonix sont assez extrêmes aussi. Disons que je ne leur ai pas parlé depuis un petit bout de temps... Nicole Kidman est fantastique
parce qu'elle est toujours parfaite. Dans les fêtes, elle est souvent la dernière partie, mais elle ne boit jamais trop. Elle
adore parler et peut aussi bien causer de boxe que de sexe anal. Rien ne la dérange. J'étais avec elle lorsqu'elle a rencontré
Lenny Kravitz."
Alors que d'autres tairaient les noms ou refuseraient de s'aventurer dans pareils potinages, Rufus,
au contraire, en remet, ajoutant au passage quelques anecdotes qu'il conclut d'un éclat de rire sonore et singulier. Une manière
de dire que le petit gars de l'école Saint-Léon vit désormais au royaume des Grands. Qu'il a réussi. Qu'il est aimé et respecté:
"Bien sûr que j'aime ça, tout ce glamour, tu rigoles? Je fais partie du cirque. Pour quelqu'un comme moi qui a bu et fait
la foire, conserver certains stimuli reste primordial. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais côtoyer des gens très très
célèbres me donne l'impression de posséder une énergie très puissante. Il faut que tu l'essaies..."
En quelques années
seulement, la vie de Rufus Wainwright s'est transformée. Du Café Sarajevo de la rue Clark à Montréal, il est passé aux bars
les plus branchés de Tribeca ou de Los Angeles. On causait de lui dans la Scène locale de Voir, il attire désormais l'attention
du New York Times. Le jeune homme timide qui m'avait accordé une entrevue en studio à Morin-Heights, alors qu'il enregistrait
son premier disque, cause désormais de la spirale qui a failli l'avaler... "En fait, c'est ma vision du métier qui a le plus
changé, conclut-il. Avant, j'associais les ventes de disques et les applaudissements à de l'amour. J'étais convaincu que je
le méritais. J'ai depuis réalisé que tout ça n'est qu'un jeu avec des règles très précises. Un jeu que tu dois apprécier,
sinon il vaut mieux trouver un autre boulot. Un jeu où certains perdent alors que d'autres gagnent. Après tout ce qui m'est
arrivé, j'ai bien l'intention de faire partie des gagnants..."
Les 27 et 28 novembre
Au Spectrum