Fils de musiciens de folk, le ténor s'est juré d'écrire une uvre lyrique. En attendant, il publie un
troisième album proche de l'univers de Broadway et chante à Paris.
Les musiciens "fils de" sont nombreux à se fréquenter : Sean Lennon, fils de John ; Adam Cohen, fils de Leonard ;
Chris Stills, fils de Stephen (et de Véronique Sanson) ; Jakob Dylan, fils de Bob. On imagine les rencontres de ces jeunes
gens, entre confrérie et thérapie de groupe, échangeant réflexions et angoisses sur leur besoin quasi génétique de musique
et les difficultés de se dégager d'un héritage.
Membre de la petite bande, Rufus Wainwright a su se faire un prénom. Sans
doute ses parents - Kate McGarrigle et Loudon Wainwright III - ont-ils été moins exposés que d'autres aux feux de la
rampe. Le lignage, pourtant, ne manquait pas de race.
Dans les années 1970, la maman s'est imposée, tout en finesse et harmonies chorales, comme une des perles du folk-pop,
au sein du duo montréalais les McGarrigle Sisters. Chroniqueur des travers américains et de la vie de famille, le papa, lui-même
fils d'un journaliste célèbre, s'est taillé, depuis la fin des années 1960, une belle cote d'auteur-compositeur-interprète
en distillant un humour décapant au cur de son classicisme folk.
Aussi chétif, extraverti et efféminé que son père est sportif (ceinture noire d'aïkido et marin), secret et homme à femmes,
Rufus Wainwright s'est tracé une route à contresens des apparentes caractéristiques familiales. Rythmant son extravagance
de rires retentissants, le chanteur en chemise à fleurs commence par pointer quelques balises de son parcours. "Opéra,
drogues, homosexualité... Je suis allé loin pour devenir un artiste différent."
Le récent Want One, qui devrait être suivi, dès 2004, d'un Want Two, confirme la singularité de chansons
qui se moquent du diktat générationnel. Poussé par la troublante préciosité d'une voix de ténor plus fasciné par Broadway
et les élans lyriques que par les légendes du rock, son répertoire révèle à nouveau ses désirs d'extase comme de subtilité.
Quand, au Québec, certains se rêvent hockeyeur ou bûcheron, Rufus Wainwright élabore très jeune un autre imaginaire. "L'aspect
insulaire de Montréal, sa façon de se protéger de l'empire américain, son côté Vieille France et ses rudes hivers permettaient
de cultiver un univers personnel, explique le pianiste, fan de Serge Gainsbourg et d'Edith Piaf. D'origine anglophone,
j'ai toujours été plus attiré par la culture européenne et francophone que par celle des Etats-Unis." Le snobisme fleurit
comme une seconde nature. "J'adorais jouer à l'aristo fauché, fumer des cigarettes, boire du vin et me distinguer de mes
petits camarades."
Trop proche de l'univers parental, le rock ne pouvait être outil de rébellion adolescente. Le grand frisson et la provocation,
il les trouvera dans sa dévotion pour l'opéra - "mon église !", clame encore Rufus Wainwright, qui s'est juré
d'écrire un jour une uvre lyrique. "J'aime la nature solitaire de cette passion, les relations intenses que tu partages
avec les personnages sans avoir à les partager avec le reste du public, le contraire de ce qui se passe au milieu d'une salle
de concert de rock."
EXCÈS, FUTILITÉS, ET APRÈS...
Son obsession pour l'opéra s'épanouit en parallèle à une sexualité assumée en plein cur des années sida. "Dans les opéras,
les histoires d'amour finissent mal, la mort rôde partout - comme dans la communauté gay de l'époque. J'ai pris d'autant plus
conscience de mon homosexualité que j'étais persuadé de mourir jeune." Allergique aux vents dominants de l'industrie culturelle,
le dandy l'est tout autant à la tendance la plus visible de la culture gay. "Alors qu'on valorise essentiellement le kitsch,
la drogue, le sexe ou la mode, je suis sensible aux aspects les plus intellectuels de cette culture, la tradition des ballets
russes, celle des Cocteau, Oscar Wilde, Genet, Cole Porter."
Malheureux en amour, celui qui, bébé, fut le héros d'une chanson de son père - Rufus is a Tit Man ("Rufus est un
mec à tétons") - a aussi aimé se perdre dans un tourbillon d'excès et de futilités. Comme pour trouver des échos mondains
à son ambition musicale. "Je me faisais l'effet d'un artiste-soldat -sur la pochette de son dernier album, il pose
en preux chevalier-. J'assurais ma propre promotion dans les soirées, persuadé que l'industrie musicale fondrait devant
tant de beauté, que les gens se rendraient compte qu'ils étaient à côté d'un auteur-compositeur d'exception. La drogue facilite
les illusions de grandeur."
Le succès critique de ses deux premiers albums, Rufus Wainwright et Poses, sera proportionnel à leur échec
commercial. Frustré, le paon se prend les plumes dans sa roue. De New York, où il a emménagé il y a sept ans, le chanteur
observe le succès presque instantané d'une nouvelle vague rock, alors que lui ne peut même pas tourner en Europe avec son
groupe ni réaliser de clip. Le crash personnel sera précipité par les attentats du 11 septembre 2001.
"J'étais à New York ce jour-là, se souvient le jeune homme. J'enregistrais avec Yoko Ono et Sean Lennon une
version de Across the Universe que, quelques jours plus tard, je chantais pour un concert de soutien aux victimes des
attentats. Comme pour tout le monde, le choc a été énorme. J'ai fui la ville. Je me rappelle un passage en Floride devant
la centrale électrique de Disneyworld. L'ensemble était protégé et électrifié, mais les miradors avaient la forme des oreilles
de Mickey. Tout me semblait absurde. J'en ai fait quelques chansons comme Oh What a World ou 11 h 11,
mais surtout une grosse dépression. Ces événements mettaient d'autant plus en relief les échecs de ma carrière et de mon
mode de vie."
Rufus Wainwright a aujourd'hui le teint frais d'un jeune homme qui a réussi sa cure de désintoxication. De nouvelles évidences
s'imposent à lui. "Je me rappelle avoir vu l'Elektra de Richard Strauss sous ecstasy, c'était fantastique. Je l'ai
revu récemment, sobre, c'était aussi sublime." Surtout, il se sent plus proche de ce père dont il aimait tant fracasser
l'ascétisme.
Depuis la disparition de Jeff Buckley - un autre "fils de" (Tim Buckley) qu'il avait approché -, le ténor pop baroque est
un des rares capables de pousser aussi loin les vibrations intimes de la voix. "On pouvait entendre la mort prochaine de
Jeff dans ses chansons, comme on pouvait entendre chez moi l'annonce d'une fructueuse carrière", estime-t-il, entre ironie
et ferveur.
Stéphane Davet
Rufus Wainwright, Want One, 1 CD DreamWorks/Universal.
En concert, le
9 octobre à Paris, au Batofar, tél. : 01-45-83-33-06.
Biographie
1973
Naissance à New York.
1987
Première chanson, "I'm A-Running".
1998
Premier album, "Rufus Wainwright".
2001
"Poses".
2003
"Want One", et petit rôle dans "The Aviator", de Martin Scorsese.